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Rana Gorgani lors d’un samâ — photo : © Hans Tibben
• Revue de presse • Lecture : 6 min • Danse · Découverte
Série « Le corps en transe » · 4/7
Derviches et tourneries, toupie or not to be
Par Ève Beauvallet · Rubrique Théâtre · 25 janvier 2021
En janvier 2021, Libération consacrait le quatrième volet de sa série « Le corps en transe » aux danses giratoires, des derviches tourneurs à la scène contemporaine. Sous la plume d’Ève Beauvallet, l’enquête croise les regards de chorégraphes, de chercheurs en sciences cognitives et de Rana Gorgani, danseuse de samâ, autour d’une même question : que se passe-t-il quand un corps tourne sur lui-même jusqu’à perdre la notion du temps ?
Le reportage s’ouvre dans une salle de spectacle : celle de Turning, pièce du chorégraphe italien Alessandro Sciarroni créée en 2016 à l’Opéra de Lyon. Les interprètes y tournent si longtemps que le spectateur finit lui-même par ressentir, par une sorte de contagion du mouvement, quelque chose de l’état dans lequel ils sont plongés.
Pour tenir sans vertige, les danseurs ont dû entraîner leur oreille interne pendant des semaines et trouver une « image mentale » qui stabilise le corps. Raúl Serrano Nuñez, l’un d’eux, décrit un état paradoxal : être là sans être là, relié au groupe sans voir personne. La danseuse lituanienne Lora Juodkaite, qui tourne depuis l’enfance, évoque de son côté un « endroit silencieux » au cœur du tourbillon, un calme que la chorégraphe allemande Mary Wigman décrivait déjà en 1926.
« Ne pas tourner soi-même, mais être tourné. »
— Mary Wigman, à propos de son solo Monotonie (1926)
Ce que la scène contemporaine redécouvre porte, dans la tradition soufie, un nom précis : le hal. Interrogée par Libération, Rana Gorgani le décrit comme l’état dans lequel entre le derviche en tournant, que l’on appelle aussi « la mort mystique » ou « danse de l’âme ».
Le samâ — sema en turc — désigne cette danse tournante ancestrale. Si l’on connaît surtout les derviches tourneurs Mevlevi de Turquie, rappelle-t-elle, cette prière en mouvement se retrouve dans bien d’autres pays. Chez les Mevlevi, tout est symbole : le maître au centre figure le soleil, les derviches autour de lui les planètes. On tourne vers la gauche, du côté du cœur. Et lorsque vient la transe, une main s’ouvre vers le ciel pour recevoir la grâce, l’autre vers la terre pour la répandre.
Le tournoiement, prière en mouvement.
« Un endroit où l’invisible devient visible et perceptible par l’autre. »
— Rana Gorgani, dans Libération
Née d’une mère iranienne et d’un père kurde d’Iran, grandie en France, Rana Gorgani pratique depuis l’enfance les danses persanes et les rituels du nord de l’Iran, où la giration est omniprésente dans certaines célébrations, chaque tour correspond à une saison qui passe. Dès ses 14 ans, ses allers-retours en Iran la conduisent à assister à des rituels derviches, puis à y participer.
On lui propose plus tard le statut de khalifeh, celui de maître spirituel. Elle choisit la voie artistique, qu’elle nourrit de spiritualité. Aujourd’hui, elle tourne une heure trente à deux heures sur scène et confie rêver d’une performance de vingt-quatre heures : vivre dans cet état modifié de conscience lui est devenu presque plus naturel que l’inverse.
ses premiers rituels derviches en Iran
de giration sur scène aujourd’hui
la performance dont elle rêve
Le phénomène intrigue aussi la recherche. D’après les sciences cognitives citées dans l’article, il faut environ trois ans de pratique intensive pour tourner une heure sans vertige. Une étude menée en Iran auprès de derviches observe des différences dans certaines régions du cerveau : celle associée au « vagabondage mental », l’errance de l’attention, y apparaît moins épaisse, signe d’une moindre distraction.
Le chercheur Asaf Bachrach, l’un des rares à étudier le cerveau des danseurs, rappelle toutefois qu’aucune théorie complète n’existe encore, un véritable « Wild West des neurosciences ». Il distingue nettement les tours virtuoses du ballet ou du patinage artistique de l’expérience des derviches, bien plus intérieure.
Dernière voix de l’enquête, la chorégraphe franco-algérienne Nacera Belaza observe combien le tournoiement, comme la marche, la course ou le saut répétés, occupe aujourd’hui les scènes contemporaines, dans le sillage de Lucinda Childs ou de Fase d’Anne Teresa De Keersmaeker. Mais là où certains y cherchent la maîtrise absolue, elle cherche à « lâcher plus ».
Pour elle, la répétition inlassable d’un même geste ouvre des espaces infinis : dans la rotation, c’est l’intention qui reste constante, jamais la matière. Elle appelle de ses vœux davantage de collaborations entre danseurs et neuroscientifiques, sur un terrain encore largement inexploré.
« Contrôler n’est pas danser. Interpréter, c’est créer des états. »
— Nacera Belaza, chorégraphe
Article original
Ève Beauvallet, Libération, rubrique Théâtre — série « Le corps en transe » (4/7), publié le 25 janvier 2021.
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